En ce printemps 2020, la vie a pris un tournant inattendu, provoquant un coup d’arrêt à la marche du monde et révélant tout à coup la fragilité de la condition humaine.
Irène, Victor, Mehdi, Julien, Alexis et Louise, Mia et tous les autres personnages de ces chroniques traversent ces longues semaines entre parenthèses. Chacun à leur manière, ils font face à l’inédit. Ces moments de colère, de tristesse, de peur mais aussi de joie leur révèleront des ressources intérieures parfois insoupçonnées.
Ces petites histoires de vie ont été écrites jour après jour, entre le 14 mars et le 4 mai 2020, alors que la France était confinée. Une plongée dans la vie de personnes ordinaires dont le quotidien s’est trouvé bouleversé en un rien de temps.
EXTRAIT
Jour 41 – 23 avril 2020
Alexis et Louise
Jamais ils n’auraient imaginé un truc aussi fou. Trois ans déjà qu’ils sont séparés et qu’ils ont, bon gré mal gré, poursuivi leur chemin l’un sans l’autre. Séparés mais éternellement liés par Lou et Léa, leurs filles. Au fil du temps, ils ont trouvé un rythme et même s’il leur fut au départ difficile de s’organiser, ils ont retrouvé une communication apaisée pour le bien des enfants.
Dès l’annonce de la fermeture des écoles, Louise l’a appelé. Jusque-là, les filles étaient en garde alternée, une semaine chez Alexis, l’autre chez Louise. Mais Louise lui annonça que cela allait devoir changer. Elle ne comptait pas rester enfermée à Paris « jusqu’à nouvel ordre ». Elle venait de louer une maison en Bourgogne pour plusieurs semaines et comptait quitter la capitale dès le lendemain. Alexis fut d’abord pris de court et comme souvent dans ces cas-là, il s’énerva. Louise le mettait — une fois de plus — devant le fait accompli. Après tout, elle avait agi de la même manière lorsqu’elle l’avait quitté. Il était hors de question qu’elle lui enlève les filles. Il parla de faire intervenir son avocat, puis raccrocha au nez de Louise.
De son côté, Louise fulminait devant l’attitude d’Alexis. Il lui faisait encore payer leur rupture et refusait de comprendre que les filles seraient mieux dans un jardin que dans un petit appartement parisien. Elle ne dormit pas de la nuit, envisageant différentes options mais aucune ne lui assurait de pouvoir emmener les filles avec elle. À 5h du matin, elle envoya un SMS à Alexis : « Et si tu venais avec nous ? Départ à 10h… ».
Alexis fut au rendez-vous, les filles étaient folles de joie, et en les voyant, Louise ne put s’empêcher de se réjouir pour elles. Elles allaient avoir leurs deux parents réunis de nouveau pour quelques temps.
Alexis ne l’avouerait jamais à Louise mais depuis qu’ils ont quitté Paris, il compte les jours discrètement. Quarante jours à revivre sous le même toit, à être parents en même temps, à partager repas et soirées… Il constate que Louise n’a pas changé en trois ans, qu’elle est toujours aussi bordélique, que la cuisine n’est décidément pas son fort et qu’elle est toujours aussi accro au chocolat. Il remarque aussi qu’elle semble s’être apaisée, elle qui s’énervait pour un rien, et il met cela sur le compte de ces moments de méditation qu’elle s’accorde dans le jardin, quand les filles font leurs devoirs. Il note aussi que plusieurs fois par jour, elle s’isole au fond du jardin et qu’elle passe beaucoup de temps au téléphone. Hier, lorsqu’elle les a rejoints, elle était au bord des larmes. Il lui a demandé si tout allait bien mais elle n’a pas répondu. Un étrange pincement au cœur l’étreint à l’idée que Louise ait un amoureux. Ce n’est pourtant pas comme si lui n’avait pas enchaîné les histoires depuis leur rupture, mais là, formant de nouveau une famille tous les quatre, il s’imagine par moments que leur couple s’est également reformé.
Ils ont pris l’habitude, une fois les filles couchées, de prendre un verre tous les deux. Au début, le silence prenait de la place. L’un et l’autre évitaient soigneusement les questions intimes, ils parlaient de l’actualité, de leur travail, de leurs enfants bien sûr. Et puis tout doucement, une intimité ancienne est revenue et à présent, ils se parlent plus librement. De leurs vies, de leurs amours, de leurs rêves… Ils se disent aussi à quel point se retrouver à vivre sous le même toit les trouble par instants. Ils n’en reviennent pas de l’enchaînement des circonstances qui les a menés là. Au fil de ces soirées, chacun dans son coin, ils se demandent où cela les conduira… C’est aussi une partie de l’incertitude qui gouverne désormais leur vie… et après tout, qui sait ?